S The Strings SocietyÉcrit sur les cordes
Histoire et héritage de la musique

Le Prêtre Roux et les filles derrière la grille

Il existe à Venise, sur la Riva degli Schiavoni, une église que le monde entier appelle « l’église de Vivaldi ». Et pourtant, Vivaldi ne l’a jamais vue.
Comment Vivaldi a donné sa forme à la voix soliste — et pourquoi David Garrett la porte encore
1703

Lorsqu’elle fut bâtie — conçue par Giorgio Massari, entre 1745 et 1760 — le compositeur était mort depuis des années. C’est l’une de ces petites et belles ironies dont l’histoire de la musique est pleine : le lieu le plus lié à son nom est un lieu où il n’a jamais mis les pieds.

Pour comprendre pourquoi, il faut remonter le temps. L’église se dresse à côté de l’Ospedale della Pietà — et ici le mot « hôpital » trompe : il n’accueillait pas les malades, mais les enfants abandonnés, surtout les filles. Venise comptait quatre institutions de ce genre — la Pietà, les Mendicanti, les Incurabili et les Derelitti — immensément puissantes, et chacune avait son propre orchestre.

Les nouveau-nés étaient déposés dans un tour creusé dans le mur : sans famille, sans nom. La Pietà les élevait et leur enseignait le chant, les instruments, la théorie musicale. Les meilleures, les figlie di coro, jouaient pour un public venu de Vienne, Paris et Londres — mais toujours cachées derrière des grilles. On ne pouvait pas les voir. On pouvait seulement les entendre.

En 1703, un jeune prêtre roux arrive à la Pietà. On l’appellera le Prêtre Roux. Il a vingt-cinq ans, sa mission est d’enseigner le violon, et il se nomme Antonio Vivaldi.

Il se met à écrire de la musique pour ces jeunes filles précises : il connaît leurs noms, sait laquelle a la main la plus rapide et laquelle l’oreille la plus fine. En près de quarante ans, il signera plus de cinq cents concertos — et des chefs-d’œuvre comme le Gloria et l’oratorio Juditha Triumphans, écrits là, pour elles.

Mais le véritable héritage de Vivaldi n’est pas seulement la beauté de cette musique. C’est une forme. Le concerto pour soliste existait déjà à l’état d’idée brute ; avec lui, il devient une architecture précise — une voix contre toutes les autres. Le soliste qui surgit, défie, dialogue, puis se fond à nouveau dans l’ensemble. Cette structure est toujours là — à travers Bach, Beethoven, Brahms, jusqu’au jazz. Chaque fois qu’un instrument se détache de l’orchestre et prend la parole, cette voix vient de lui.

La fin de sa vie, pourtant, est amère. Vivaldi meurt à Vienne en 1741, pauvre et oublié. Ses manuscrits se dispersent, partagés en deux moitiés, et disparaissent de la circulation pendant près de deux siècles — jusqu’à ce qu’une redécouverte à Turin, à la fin des années 1920, le rétablisse à sa place parmi les compositeurs les plus joués au monde.

Une curiosité. Levez les yeux vers le plafond de l’église de la Pietà, vers la fresque de Giambattista Tiepolo (Le Triomphe de la Foi, 1754–1755). Au milieu d’une foule d’anges, de chanteurs et de musiciens, des études récentes ont repéré le demi-visage d’un homme roux : le seul qui ne joue ni ne chante, le regard tourné vers le bas, vers nous. Rien n’est certain — la fresque fut peinte treize ans après sa mort — mais il est difficile de ne pas penser à Antonio Vivaldi.

• • •

Et puis il y a David

Faisons un bond de trois cents ans, et cette voix unique porte un nom que cette communauté connaît par cœur. Ce que Vivaldi a inventé — le soliste qui sort de l’orchestre, une voix contre toutes les autres — est précisément ce autour de quoi David Garrett a bâti une vie entière. Retirez les arènes, le crossover, les lumières, et l’essence est du pur Vivaldi : un violon qui se détache de l’ensemble, le défie, chante par-dessus lui et attire vers une seule ligne toutes les oreilles de la salle. Garrett ne se contente pas de jouer le répertoire du soliste — il est le soliste que Vivaldi avait esquissé le premier, trois siècles plus tard.

Et Vivaldi ne l’a jamais quitté. Il était là dès le tout début de l’aventure crossover de Garrett — le finale de « L’Été » sur son premier album international, où, de son propre aveu, il en a gardé la structure originale mais lui a donné l’énergie du rock. Il est revenu en 2010 sur Rock Symphonies, où « Vivaldi vs Vertigo » oppose l’ouverture orageuse du concerto « L’Hiver » à U2. Et il est réapparu en toute sincérité sur l’album classique Iconic de 2022, en enregistrant le tendre Largo central de ce même « Hiver » — dans le cadre de sa mission de redonner vie aux grandes pièces de bravoure du violon. Il est révélateur que, à travers deux décennies et deux identités musicales — le showman rock et le puriste classique — le seul compositeur qui ne cesse de resurgir soit le Prêtre Roux.

Et puis il y a « L’Été » en direct. Au Teatro Antico de Taormine (18 juin 2023), sous l’Etna, avec l’Orchestra del Teatro Vittorio Emanuele di Messina dirigé par Gianna Fratta, « L’Été » de Vivaldi entre les mains de Garrett est devenu trois minutes de pur éclair — un soliste seul contre tout un orchestre, exactement comme Vivaldi l’avait conçu, filmé et projeté dans le monde entier.

D’un tour d’abandon à Venise à un théâtre grec sous un volcan : trois cents ans d’écart, et c’est le même geste — une voix qui s’élève parmi les nombreuses. Vivaldi lui a donné sa forme. David Garrett lui donne un visage.

Histoire découverte grâce au merveilleux Reel de @musicaviaggiando — Elisa Drei & Marco Forti.

PartagerCopier le lienLire en: EN · IT · ES · FR · DE · PT