S The Strings SocietyÉcrit sur les cordes
Éditorial · Carnet

Même les mauvaises chansons sont des maîtres

Il y a une ligne dans un récent entretien de David Garrett — enfouie aux deux tiers d’une longue conversation avec le magazine musical polonais JazzSoul.pl — qui tourne à voix basse dans notre carnet depuis des jours.
Une réflexion sur le métier, la curiosité et le violon à 100 € — tirée d'un entretien de Garrett avec JazzSoul.pl
EDITORIAL · FIELD NOTE🎧

Il raconte comment il a choisi les chansons de Millennium Symphony : des mois d’écoute en tournée, quatre ou cinq cents morceaux passés au crible pour en trouver vingt-cinq qui méritaient une orchestration. Et puis, presque en passant :

J’écoute énormément de mauvaises chansons, parce que je considère ça comme une activité éducative. Comme ça, je sais quelle musique je n’emmènerai jamais dans mon atelier. On ne s’éduque pas seulement avec les bonnes expériences.

Nous l’avons lue deux fois. Puis nous avons ri, de ce rire que l’on fait quand une chose se révèle plus sérieuse qu’elle n’en avait l’air.

Parce qu’ici parle un violoniste qui pourrait passer le reste de sa vie à n’écouter que Bach. Qui a un Stradivarius et deux Guadagnini chez lui. Qui a gagné, plus que presque personne aujourd’hui, le droit d’être un connaisseur — de protéger ses oreilles comme de la porcelaine fine et de ne laisser entrer que ce qui est déjà consacré comme grand.

Et que fait-il à la place ? Il écoute les pires chansons de la radio. Exprès. Parce qu’elles lui sont utiles.

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Les heures de mauvaise écouteC’est la partie du métier que personne ne romantise.

Cinq ou six mois en tournée, assis avec les charts du monde, à poser à chaque morceau la même question : pourquoi ? Qu’est-ce qui manque ici qui m’aurait fait y tenir ? Pourquoi ce hook ne fait rien ? Pourquoi cette progression d’accords est-elle plate ?

On ne répond pas à cela en n’écoutant que ce qu’on aime déjà.

Garrett passe une bonne partie du même entretien à décrire ce qui a été perdu. Les chansons ont rétréci, dit-il. Vingt-cinq secondes pour t’attraper. Plus de middle eight, plus de sections instrumentales, trois ou quatre accords. Il n’est pas nostalgique — il est réaliste. Il explique, très sèchement, pourquoi il a lui-même ramené Stairway to Heaven à trois minutes sur Rock Revolution : « Je ne suis pas assez idiot pour entrer chez Universal International et leur dire que j’ai une version de neuf minutes. Ils me demanderaient : Monsieur Garrett, votre contrat dure combien de temps ? »

Mais ensuite il décrit les exceptions. L’ouverture de guitare de Red Velvet qui « devait devenir une section de cuivres ». Welcome to the Black Parade comme le Canon de Pachelbel avec de l’eye-liner. The Joker and the Queen, l’un des morceaux les plus simples du disque, où les petites lignes mélodiques étaient « si précises qu’avec un orchestre tu peux en faire quelque chose de magique ».

Voilà ce que t’achètent les heures de mauvaise écoute. La reconnaissance instantanée, sans hésitation, de la bonne quand elle entre dans la pièce.

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Le violon à cent eurosLa même attention généreuse revient plus tard, quand la conversation passe des chansons aux instruments.

Il a un Stradivarius. Il a deux Guadagnini. On l’interroge. Sa réponse n’est pas celle qu’on attend :

Un violon qui vaut cent euros, je le traite comme le Stradivarius — avec respect. C’est comme on traite les gens. Le temps était le même. L’effort était le même. Ce n’est peut-être pas un Stradivarius, mais ce n’est pas une question d’argent. C’est une question de respect.

Nous le citons en entier parce que la paraphrase le rapetisse. L’homme à l’instrument de plusieurs millions d’euros vous dit que le travail soigné de quelqu’un sur un violon à cent euros mérite le même soin. Une philosophie de l’écoute, glissée en contrebande dans une phrase sur le bois.

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Le filPlus on reste avec l’entretien, plus on voit le fil.

Il écoute des mauvaises chansons parce que les mauvaises enseignent. Il joue le violon bon marché avec les mêmes mains que le Stradivarius parce que celui qui l’a fait l’a fait avec intention. Il est agacé par cinq mille iPhones dans un stade — et avoue, dans le même souffle, avoir lui-même filmé Rocket Man au dernier concert d’Elton John à Berlin. Il ne prétend pas être au-dessus de l’impulsion. Il en remarque seulement le coût.

Voilà ce que nous voulons dire, sur ces pages, quand nous employons le mot métier. Pas les médailles. Pas les Stradivari. Pas les salles combles. Les heures non spectaculaires — les heures de mauvaises chansons, les heures du violon à cent euros, le patient non — qui rendent possibles les spectaculaires.

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Et donc, pour le mur au-dessus du bureau, voici la petite ligne que nous volons à cet entretien et que nous gardons :

On ne s’éduque pas seulement avec les bonnes expériences.

Cela vaut pour la musique. Cela vaut pour les arrangements. Cela vaut pour les concerts d’où tu es sorti, les livres que tu as reposés, les films que tu aurais voulu ne pas avoir payés, les amitiés que tu aurais dû quitter plus tôt. Les mauvaises t’apprennent quelque chose aussi — si tu fais assez attention.

Et faire assez attention a toujours été, au fond, la véritable description de poste de Garrett, non ?

— La rédaction de The Strings Society

Avec nos remerciements à Maciej Majewski et à JazzSoul.pl pour l’entretien, mené à la veille des dates polonaises de Millennium Symphony · lire l’entretien original en polonais →
Les bons arrangements naissent des mauvaises chansons. Voilà tout le secret.
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